samedi 17 novembre 2007

un mundo para julius

C'est une grande famille, connue de toute la ville, crainte, admirée et détestée. Ce qui est sûr, c'est qu'elle ne laisse personne indifférent. Tout le monde aime en parler. L'une de ces familles qui aiment à se faire passer pour des descendants directs des Espagnols - non, pas de métissage, pas d'indiens, de cholos, de plèbe. Mais celle-ci a vraiment quelque chose de plus, elle va plus loin dans tout, dans l'exubérance, l'excès, la violence. Un autre monde, un monde sans valeurs, des désaxés. Mais tout le monde les admire et ça leur plaît.
L'histoire commence il y a bientôt cent ans, avec la création de multiples entreprises et une participation remarquable au décollage économique de la ville. Rien à voir avec la dégénérescence d'aujourd'hui.
Aujourd'hui, c'est un oncle un peu taré qui s'est lancé dans la collection d'oeuvres d'art. On dit qu'il en a plus de neuf mille. Du monde entier. Chaque mois il feuillette le catalogue de chez Christie's, et choisit comme ça, sur catalogue, en marquant les pages, les trésors qui complèteront son fourbis. Et il négocie, il marchande, il s'énerve - il achète en gros.
Ce sont des enfants qui s'amusent, comme tous les enfants, avec les choses qui les entourent. Au ballon dans le salon - et un Guayasamín crevé, entre deux Dalí. A arroser l'ancienne Vice-présidente de la République, conviée naturellement à certains festins de famille. A écrire leur nom au marqueur sur les sièges en cuir de la voiture du dimanche de papa, la rouge italienne. Chaque passage important de leur enfance est célébré comme il se doit - c'est important pour leur équilibre ; alors on assure, on marque le coup, on va à Paris pour choisir les décorations de table du repas de communion.
Sur les pages en papier glacé des revues de la ville, sur les pages couleur des journaux, tout le monde aime à commenter les beaux sourires qui ressortent de chaque réunion familiale - la communion, les fiançailles, la célébration pour le nouveau dentier de mémé... Une famille qui ferait rêver les jeunes filles mais on connaît aussi l'autre face de la pièce, les déchirements familiaux, les adultères, la cocaïne soigneusement gardée dans le bureau de papa, la violence. Les sourires blanchis des pages en papier glacé dissimulent mal ce monde sans valeurs, où on achète un Dalí comme à La Redoute. Une autre image de la même famille est ce Hummer blindé, gardes armés aux deux portières avant, que sort le fils quand il doit faire une course en centre-ville. L'année dernière on a tué une mère de famille en voiture et un adversaire, descendu devant la discothèque - on n'est pas à cela près.
Lisez Un mundo para Julius, du Péruvien Alfredo Bryce Echenique. Ce tableau d'une famille de l'oligarchie péruvienne est à peine une caricature ; il existe ce monde sans valeurs, et particulièrement ici, dans des sociétés aux inégalités vertigineuses, un monde sans demi-mesure, où de la même façon, en bas de l'échelle, on tue pour une paire de chaussures.

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