samedi 15 décembre 2007

fotos

Et enfin de nouvelles photos !! (cf. en bas de la page)

mercredi 12 décembre 2007

la pachamama

Sur l'altiplano andin, on dit mama pour la Vierge et mama pour la terre et le temps.
La terre s'énerve, la Pachamama, si quelqu'un boit sans la convier. Quand elle a très soif, elle casse le vase et répand son contenu.
On lui offre le placenta du nouveau-né, en l'enterrant parmi les fleurs, pour que vive l'enfant ; et pour que vive l'amour, les amoureux enterrent deux mèches de cheveux nouées.
La déesse terre recueille dans ses bras ceux qui sont fatigués et ceux qui sont cassés, qui ont poussé d'elle, et elle s'ouvre pour leur donner refuge à la fin du voyage. Depuis sous-terre, les morts la fleurissent.

Eduardo Galeano
In Memoria del fuego
Las caras y las máscaras

vendredi 30 novembre 2007

¿bienvenido?

L'accueil en Equateur, comme on se l'imagine de nombreux peuples latino-américains. Souriant, chaleureux peuvent paraître de faibles mots, rien à voir - "vraiment, rien à voir" - avec "la froideur des Européens".
Et pourtant.
Rien à voir, nada que ver, c'est sûr, avec la morne atmosphère d'un métro parisien, avec les gestes distants d'un Scandinave. Ici, on dit qu'on vous sourit, on vous pose de nombreuses questions, on vous ouvre les bras. On vous offre à manger, premier et simple geste de ce que doit être accueillir quelqu'un. On rit tout de suite, puis viennent les questions indispensables. Couac. C'est quoi ta religion ? Et comment fais-tu pour quitter ta copine pendant aussi longtemps - aaah, tu n'as pas de copine - mais comment c'est possible ?
Un accueil forcé - il faut répondre à toutes ces questions, engloutir les plats qui s'accumulent, et supporter les haut-parleurs qui vous crachent du reggaeton à la gueule. Mais personne ne s'inquiète de savoir si tout va bien, on sourit, on gave, ça suffit.
Un accueil fermé aussi - pas question de refuser, même poliment, quoi que ce soit de la nourriture - injure suprême ! - même si l'on est au bord de l'éclatement, et pas question, pour eux, de goûter à un seul morceau d'un plat tellement peu pourvu en piment ou en sucre qu'ils en vomiraient.
Un bon accueil certes, mais pas le plus subtil et certainement pas le meilleur du monde, comme le ferait croire le chauvinisme de certains. Tout cela manque un peu de respect, d'ouverture, et de réciprocité.

samedi 17 novembre 2007

un mundo para julius

C'est une grande famille, connue de toute la ville, crainte, admirée et détestée. Ce qui est sûr, c'est qu'elle ne laisse personne indifférent. Tout le monde aime en parler. L'une de ces familles qui aiment à se faire passer pour des descendants directs des Espagnols - non, pas de métissage, pas d'indiens, de cholos, de plèbe. Mais celle-ci a vraiment quelque chose de plus, elle va plus loin dans tout, dans l'exubérance, l'excès, la violence. Un autre monde, un monde sans valeurs, des désaxés. Mais tout le monde les admire et ça leur plaît.
L'histoire commence il y a bientôt cent ans, avec la création de multiples entreprises et une participation remarquable au décollage économique de la ville. Rien à voir avec la dégénérescence d'aujourd'hui.
Aujourd'hui, c'est un oncle un peu taré qui s'est lancé dans la collection d'oeuvres d'art. On dit qu'il en a plus de neuf mille. Du monde entier. Chaque mois il feuillette le catalogue de chez Christie's, et choisit comme ça, sur catalogue, en marquant les pages, les trésors qui complèteront son fourbis. Et il négocie, il marchande, il s'énerve - il achète en gros.
Ce sont des enfants qui s'amusent, comme tous les enfants, avec les choses qui les entourent. Au ballon dans le salon - et un Guayasamín crevé, entre deux Dalí. A arroser l'ancienne Vice-présidente de la République, conviée naturellement à certains festins de famille. A écrire leur nom au marqueur sur les sièges en cuir de la voiture du dimanche de papa, la rouge italienne. Chaque passage important de leur enfance est célébré comme il se doit - c'est important pour leur équilibre ; alors on assure, on marque le coup, on va à Paris pour choisir les décorations de table du repas de communion.
Sur les pages en papier glacé des revues de la ville, sur les pages couleur des journaux, tout le monde aime à commenter les beaux sourires qui ressortent de chaque réunion familiale - la communion, les fiançailles, la célébration pour le nouveau dentier de mémé... Une famille qui ferait rêver les jeunes filles mais on connaît aussi l'autre face de la pièce, les déchirements familiaux, les adultères, la cocaïne soigneusement gardée dans le bureau de papa, la violence. Les sourires blanchis des pages en papier glacé dissimulent mal ce monde sans valeurs, où on achète un Dalí comme à La Redoute. Une autre image de la même famille est ce Hummer blindé, gardes armés aux deux portières avant, que sort le fils quand il doit faire une course en centre-ville. L'année dernière on a tué une mère de famille en voiture et un adversaire, descendu devant la discothèque - on n'est pas à cela près.
Lisez Un mundo para Julius, du Péruvien Alfredo Bryce Echenique. Ce tableau d'une famille de l'oligarchie péruvienne est à peine une caricature ; il existe ce monde sans valeurs, et particulièrement ici, dans des sociétés aux inégalités vertigineuses, un monde sans demi-mesure, où de la même façon, en bas de l'échelle, on tue pour une paire de chaussures.

mardi 6 novembre 2007

Babilonia

Une journée à Guayaquil, pour aller revisiter ces lieux où j'ai étudié, travaillé, vécu. Une journée sous un soleil de plomb, comme pour rendre encore plus pesante l'atmosphère de cette sin city.
Nous traversons la ville en camionette. Le quartier de la Kennedy d'abord, au milieu des malls et des Sports Planet, sur une autoroute urbaine où fourmillent les 4x4 Chevrolet, GMC et Hummer. Les collines de Mapasingue se rapprochent, avec leur mosaïque colorée de maisons de bric et de broc. Quelques usines, quelques bodegas, la route jonchée de cahots - nous sommes dans la Perimetral.
La Perimetral : des bidonvilles qui se fondent dans l'horizon, des collines grillées par le soleil et des fossés remplis de déchets, de produits chimiques et d'excréments. Des cadavres aussi : "no botar cadaveres" - ne pas jeter des cadavres - dit le panneau au bord de la route. La Perimetral, surnommée Perimortal, avec des rues sales et colorées, les hordes de chiens errants, les motels, les cadavres, et les enfants qui jouent sur la place. Sur les murs, dominent les affiches électorales de Noboa et Bucaram, avec sa moustache type chef du NSDAP.
La camionette se fraye un chemin dans le capharnaüm, on finit par parvenir au nouveau site de Hogar de Cristo, en train de construire un Centre de développement intégral, ici, dans ce quartier. Le terrain paraît encore vague, mais au centre se dresse fièrement le premier édifice, futur centre de formation professionnelle et université. Devant l'édifice, les tentes blanches, les chaises recouvertes de tissu ivoire, les immenses bouquets de fleurs. Tout est prêt pour l'inauguration. De longues minutes d'attente en pleine chaleur puis, accompagné par une centaine d'enfants de ces quartiers, JNS, le maire, avance entre sentiment de triomphe et modestie grossièrement feintée. Quelques discours, la remise des clés de la 140.000ème maison construite par Hogar de Cristo par la directrice d'une autre ONG, en tailleur blanc, avec des lunettes Dolce e Gabbana, qui s'avance avec peine - en escarpins - vers la bénéficiaire de la maison. Puis vient le discours de caudillo de JNS. Court, il veut faire en toute simplicité, on est entre nous. "Vous voulez un million de dollars ? Je vais vous donner un million de dollars" - ils sont là, pour nous, merci Jaime.
Le soir, j'ai quitté la Perimortal pour le quartier de la Puntilla, au nord de la ville, celui-ci surnommé "Pelucon landia" par le Président pour railler les fils à papa qui s'enferment dans ces résidences dorées et bouclées. A la UEES ce soir, c'est cérémonie de remise des diplômes, pour les étudiants de la faculté d'économie. Pour l'occasion, les garçons se sont faits confectionner un costume au top de la classe, et les filles ont passé la journée au spa. Au milieu de ce décor plastique se déroule en grande pompe la cérémonie. Des brushings, de grands sourires aux dents bien blanches, de la musique d'ambiance, ils viennent un par un recevoir ce diplôme obtenu après avoir payé les milliers de dollars de la scolarité plus qu'avoir étudié. Pas de fausses notes à cette cérémonie-là - ils n'ont pas diffusé un titre de techno-cumbia à la place de l'hymne national comme à l'inauguration du matin.
Guayaquil city.

jeudi 18 octobre 2007

Fotos

Et une série de nouvelles photos, en bas de la page...

vendredi 12 octobre 2007

Desinformación

Dimanche 30 septembre, les urnes ont parlé. L'Equateur a donné une très large majorité aux listes du Président Correa. Ce que l'on attendait de cette élection pour l'Assemblée constituante a bien eu lieu : le leadership de la gauche est pris par Alianza País, Correa n'en sort que renforcé, et la deuxième force du pays est PSP, le parti des deux guignols Gutiérrez. Petite surprise au passage : la chute, y compris sur la côte où d'habitude le populisme triomphe, du PRIAN - on espère la fin de l'autoproclamé "envoyé de Dieu", Alvaro Noboa.
Une majorité large mais pas écrasante. En lisant les interviews, en parlant avec les futurs asambleístas issus d'Alianza País, on comprend leur préoccupation, leur souci de ne pas faire de la future Constitution une Constitution "Alianza País". Ce sont des gens responsables, animés par une volonté forte de dialoguer et un réel esprit constructif, qui ont déjà entamé des discussions avec les autres partis.
On est donc loin des caricatures données par les partis d'opposition et savamment véhiculées par les journaux européens, en première ligne Le Monde, qui font état d'un triomphe du "candidat chaviste", pour le "socialisme du XXIème siècle", en Equateur. C'est faire preuve de peu de déontologie professionnelle, de peu d'honnêteté et d'un poil de paresse intellectuelle que de présenter les événements de la sorte.
Correa, copie de Chávez, c'est d'une part inexact, d'autre part limite insultant. Inexact, car Correa, il ne cesse de le répéter, n'a pas pour but de construire un "nouvel ordre", un Etat "socialiste du XXIème siècle", mais au contraire depuis son accession au pouvoir, il pose de façon très pragmatique les vraies questions, une par une, afin d'améliorer le quotidien de la majorité des Equatoriens. Négociation avec les banques pour faire baisser les taux d'intérêts et les frais bancaires, réappropriation progressive par l'Etat des ressources pétrolières, application réelle de la gratuité de l'enseignement, fermeture de la base nord-américaine de Manta, etc - je ne vois rien de "socialisme du XXIème siècle" là-dedans, juste une reprise en main progressive, légitime et mesurée du rôle de l'Etat, qui avait laissé passer tant de choses jusqu'à présent, le temps que le pays aille mieux. Rien de révolutionnaire, et les partisans de Correa ne cessent de le dire : il s'agit "simplement", notamment à l'occasion de la rédaction de la nouvelle Constitution, de garantir l'exercice de certains droits pourtant si simples tels qu'un droit réel à la propriété pour les petits producteurs ou encore la présomption d'innocence. La rhétorique n'est pas non plus celle des lendemains qui chantent : aider la majorité de petits producteurs à avoir un accès plus juste au marché, par des mesures d'"économie solidaire", ou, comme le dit Alberto Acosta, économiste reconnu et futur Président de l'Assemblée constituante, cadrer, dompter le marché, le mettre au service de la population, vers un modèle effectif d'"économie sociale de marché", disent d'autres. Niveau révolution à la Chávez, j'ai donc vu pire...
Limite insultant aussi, de la part de toute cette vieille garde corrompue et responsable du merdier ambiant, de traiter Correa, brillant économiste de 44 ans et sang neuf en politique, de pâle copie de Chávez.
Arrêtons donc la caricature. Rafael Correa et les nombreux militants des droits de l'Homme qui le suivent ne sont pas en train d'édifier un Etat sous le joug de l'impitoyable pieuvre Chávez. Si Correa est parfois un peu trop bavard effectivement, il n'a pas pour autant à recevoir de leçons de cette horde d'opposants, qui ont admis la semaine dernière qu'ils accepteraient la dissolution du Congrès si leur paye de députés est garantie dans les mois à venir...

vendredi 28 septembre 2007

Consulta

Dimanche l'Equateur a comme un rendez-vous avec l'histoire. L'expression paraît quelque peu forte mais compte tenu de l'instabilité ambiante depuis plus de 20 ans, des attentes d'un peuple entier pour que le cirque cesse enfin et des perspectives d'un changement profond et sérieux données par l'actuel Président, on peut dire que l'élection de dimanche, dont sortiront les 130 membres de l'Assemblée constituante, est une opportunité unique.
L'Equateur a besoin de donner une majorité claire, sans équivoque, au gouvernement de Rafael Correa. Pour que celui-ci, dans la gestion quotidienne, continue sur la voie réformiste et progressiste suivie depuis janvier. Pour que les membres de sa liste, Alianza País, donnent les orientations qui signifieront un vrai changement à la future Constitution. Cela ne fait guère de doute : une liste qui représente le pays dans toute sa diversité, et constituée des meilleurs talents du pays - une femme de lettre, un prêtre proche de la Théologie de la Libération, un économiste internationalement reconnu, une réalisatrice de cinéma, des militants des droits de l'Homme, des jeunes, des vieux, des femmes... rassemblés pour impulser le changement institutionnel et politique, mais aussi culturel - reconnaître l'Equateur dans toute sa diversité - dont le pays aurait enfin besoin. Il ne manque plus que la confiance des Equatoriens... Verdict quelques jours après dimanche.
Ces élections seront probablement l'occasion d'éclaircir les choses, de renouveler le paysage politique. Enfin la fin d'Izquierda democrática, du Partido social-cristiano, de l'ultra-populiste Partido roldosista ecuatoriano. Ces partis qui ont monopolisé le pouvoir depuis les années 1980, ont connu toutes les crises sans rien pouvoir résoudre, ont instauré ce climat de corruption et de déliquescence qui a parfois conduit à des situations dramatiques.
C'est aussi la transformation de la droite équatorienne qui va probablement être consacrée dimanche. Finis le Partido social-cristiano et l'Unión demócrata-cristiana, place aux deux géants PRIAN et PSP. Deux partis constitués de tous les déchets de la droite moribonde, menés par des caudillos qui aiment à se faire passer pour des gens nouveaux : Alvaro Noboa, le fameux roi de la banane, propriétaire de la moitié du pays et membre de l'administration la plus désastreuse qu'ait connue l'Equateur (celle d'Abdalá Bucaram, qui a à peine duré 6 mois, il y a une dizaine d'années), ainsi que les frères Gutiérrez et leur horde d'analphabètes, pourtant chassés du pouvoir en 2005... Corruption, populisme et vieille garde, voilà à quoi en est réduite la droite équatorienne... et pourtant la recette marche, à coups de démagogie, de mensonges et de cadeaux, puisque ces deux partis devraient faire un score honorable dimanche.
A gauche, après la fin du quasi-monopole d'Izquierda democrática, surgissent principalement deux partis : RED, mené par un homme sérieux et probablement intègre, León Roldós, pour incarner l'aile sociale-démocrate de la gauche, et Alianza País, le parti de Correa, constitué également de gens sérieux et surtout courageux, pour incarner une tendance plus à gauche sans pour autant correspondre aux caricatures chavistes désespérément construites par des partis de droite à court d'arguments.
Dimanche 30 septembre 2007. Oui, l'Equateur a bien un rendez-vous avec son histoire ; à voir donc si ce sera bien l'occasion de transformer l'essai de l'élection présidentielle de 2006 !

jeudi 20 septembre 2007

Chumblín/2

Les maisons biscornues sont peu à peu remplacées par des bâtisses aux angles trop droits, à la façade trop propre et trop régulière. Des maisons vertes, des maisons bleues, des maisons roses, aux fenêtres avec de multiples carreaux, et qui coulissent. Il ne manque plus que le "welcome" accroché à la porte d'entrée, et peut-être un "in god we trust". Une fois la porte franchie, l'ambiance est différente ; derrière les murs de l'immense et rutilante bâtisse, on revient à la réalité équatorienne : des murs bruts, la dalle de béton intacte, d'immenses salles vides et des planches pour éviter les courants d'air. Parfois, au milieu de ce piètre et inachevé décor, un écran plasma, une chaîne-hifi, recouverte de napperons, et un lecteur DVD.
Voilà à quoi sert l'argent gagné allá, au Nord, quelques années auparavant, ou bien en ce moment-même par l'ex-mari, qui y a refait sa vie avec quelqu'un d'autre mais continue d'honorer ses promesses d'entretien. Ce même argent a servi aussi à financer la fête de Nuestra Señora de la Natividad, qui sinon n'aurait pas lieu ainsi. Les expatriés rivalisent d'imagination et de générosité pour que leur nom soit distingué et suscite l'admiration - le top c'est de payer pour le podium du concert.
A Chumblín, l'argent du Nord vient aussi des mines. Les compagnies sont en pleine exploration souterraine des environs, et en attendant de lancer l'assaut, elles irriguent Chumblín de ressources dont la municipalité et les associations ont bien besoin. La plaza central est toute neuve, et impeccablement propre. Les écoles bien équipées. Et les compañeras qui élaborent le précieux dulce de chamburo ont un atelier à la pointe.
Chumblín n'est pas qu'enchantement. Le village garde ce quelque chose de traditionnel et de coloré, ces petites choses qui le rendent à la fois envoûtant et nostalgique. Mais les choses ont changé.

dimanche 9 septembre 2007

Chumblín/1

C'est un petit coin de verdure entre les promontoires de granit, dominé par d'immenses montagnes à la crête craquelée, au profil andin. Des cascades, des pentes luxuriantes, des fossés verts et fleuris, abondance.
Le village s'organise à partir de la plaza central. Les petites rues en terre font le tour des maisons biscornues et sont bordées de toutes les fleurs locales - fushia, roses, sureau, ... - abondance et sérénité.
Nous entrons dans l'atelier du groupe de femmes La Natividad. Elles sont toutes là, les 19, réparties en petits groupes, chacun dédié à une phase de l'élaboration de la confiture de chamburo et du dulce de leche. Chacune avec ses deux tresses retombant sur le dos, sa jupe en velours brodée, affairée devant une marmite géante à effectuer le rare et savoureux mélange. Elles discutent, rient ensemble, vivent un moment fort en groupe, autour de la précieuse mixture. Elles se rassemblent ainsi, autour de leur amour pour les bonnes choses, et ne manqueraient pour rien au monde ce rendez-vous. Abondance, sérénité et partage.
C'est en ce moment la fête du village, pour 10 jours. Les rues connaissent alors une certaine agitation, on s'affaire pour préparer les festivités du soir - on installe les derniers feux d'artifice, on termine son costume pour la danse traditionnelle, on va chercher des oeufs et du sucre chez la voisine pour faire les derniers suspiros, les meringues.
La fête est en l'honneur de Nuestra Señora de la Natividad. Ferveur et dévotion, en toute sobriété, dans l'église du village. La fumée du palo santo crée une atmosphère d'extrême sérénité qui vous invite à la prière, l'odeur pénètre et envoûte - le moment est sacré. Entre les volutes de fumée s'élèvent les voix faibles et implorantes des quelques femmes qui sont venues, humblement accompagnées par un vieillard à l'accordéon. Moment sacré, et envoûtant.

mardi 28 août 2007

Campaña

Fin septembre a lieu l'élection pour l'assemblée constituante.
Un moment important : choisir 120 responsables qui devront rédiger une nouvelle Constitution pour l'Equateur. La vingtième du nom. Peut-être enfin la bonne ? On l'espère - la tâche est immense : trop d'instabilité institutionnelle, des droits mal garantis, un système judiciaire pervers...
On l'espère et à la fois on en doute, la campagne menée actuellement voyant toujours les mêmes combats personnels, la même démagogie, le populisme le plus puant, la même corruption et la même violence - la même immaturité politique.
Correa, le Président, qui a inicié de nombreux changements attendus, dont celui de la Constituante, qui reste droit dans ses bottes malgré les menaces et les humiliations, mais qui parle parfois un peu trop, apostrophe trop directement ses adversaires et stigmatise certaines catégories de population, du côté de Guayaquil.
Noboa, le milliardaire puant, qui fait monter les prix des aliments de base - maïs, farine, banane - dont il est le propriétaire quasi-exclusif, pour lever la bronca contre le Président. Et ça marche, c'est facile de jouer avec la faim.
Les frères écervelés Gutiérrez, Gilmar et Lucio, ce dernier s'étant fait virer du pouvoir en 2005 pour de multiples scandales et trahisons, et une gestion désastreuse. Ils osent ressortir. Et promettent de baisser le prix du maïs (grâce à la nouvelle Constitution - bien sûr), et aussi de retourner aux horizons qui chantent des 2 ans de gestion catastrophique de Lucio.
Le PSC, l'éternel et omniprésent parti de droite, qui ose promettre du changement après avoir contribué pendant des années à l'instabilité ambiante et toujours proposé les mêmes recettes, les vieilles lunes, qui n'ont rien changé à la situation. Nebot, maire PSC de Guayaquil, qui lance une violente campagne limite séparatiste contre le Président et le reste du pays, et qui joue le fervent écologiste en dirigeant le combat contre un décret présidentiel autorisant la pêche au requin.
L'époque est à la construction - tout est ouvert. Un moment délicat aussi, où les plaies s'ouvrent, les rancoeurs et les antagonismes s'aiguisent.
Des débats qui dégénèrent.
Des menaces d'élimination physique du Président.
Une démocratie immature.

mercredi 15 août 2007

fiesta popular

La plaza San Francisco est chaleureusement éclairée, laissant se dessiner parfaitement les ombres fines et sculptées des balcons andalous sur les façades de chaux. Le lieu a quelque chose d'envoûtant.
Les gens se rassemblent, laissent un espace au centre de la place. La musique commence - des flûtes, des tambours, des violons - tout pour une fête 100% andine. Les groupes d'enfants viennent l'un après l'autre sur la scène, pour une danse portant en soi des siècles d'Histoire. Les vieux mythes ruraux, mettant en scène des animaux, mêlés à la liturgie catholique, comme avec el casamiento del indio. La croix avec la lune et le soleil. L'eucharistie et la célébration du feu. Les danses s'accélèrent, les couleurs des costumes traditionnels, du drapeau équatorien, des centaines de rubans, forment un tourbillon qu'il paraît impossible d'arrêter, et les enfants saluent - un triomphe.
La musique continue, aussi forte et aussi entraînante, et l'on allume le castillo de feux d'artifice. C'est un autre tourbillon de couleurs, ardent celui-ci, qui fascine la place, sous les regards à la fois ébahis et effrayés des enfants du quartier. Les étincelles et les pétards partent dans tous les sens, nous frôlent, la folie envahit toute la place. Pendant ce temps, des ballons incandescents s'envolent plus sereinement, vont se confondre avec les étoiles, et disparaissent.
Une fête de quartier avec de la magie, du mystère, de l'enchantement, un univers réel et fantastique fait de choses simples, à la Garcia Marquez, qui transporte loin d'ici tous ces enfants d'aujourd'hui.

dimanche 5 août 2007

remesa

Doña Inés, petite paysanne de l'Azuay, avec sa jupe brodée traditionnelle, son chapeau de paja toquila, qui parle fièrement de son fils qui vit maintenant parmi les gratte-ciels de Chicago. Elle n'est jamais allée plus loin que Cuenca.
Nelly, la quarantaine. Elle vit seule depuis que son mari est parti allá, de l'autre côté du río Bravo, et qu'il y a refait sa vie avec une autre femme, a eu d'autres enfants. Ça va, dit Nelly, il n'est pas mauvais, il n'a jamais cessé de m'envoyer de l'argent, tous les mois. Il a respecté ses engagements.
Elles sont nombreuses ici ces histoires de déracinés. Des familles séparées, parfois à jamais ; des villages entiers où il ne reste que les vieillards et leurs petits-enfants. On renonce à sa propre vie ici, et on va la râter allá, dans une terre où l'on ne connaît personne, où l'on ne nous attend pas, où il n'y a rien pour nous à part les dollars.
Le sacrifice de sa vie rapporte. La remesa, l'argent envoyé par ces millions d'exiliés à leur famille, est la deuxième entrée de devises du pays, après le pétrole.

vendredi 27 juillet 2007

tomebamba

Une colline fertile façonnée par d'imposantes terrasses de blocs de granit millénaires. Sur ces terres peuplées par les Cañari la civilisation cuzquénienne Inca vint étendre l'empire, le tawantin-suyu. Le temple orienté vers le soleil, selon l'emplacement des constellations, les cultures intensifiées et rationalisées, le fort militaire. L'un des principaux centres de la culture du tawantin-suyu. Astronomie, religion, agriculture, une des capitales de l'empire. Point de rencontre entre le tawantin-suyu ancien, du côté de Cuzco, et les terres du nord, celles des Quitu-Caras.

Une plaine irriguée par quatre rivières dont les Espagnols ont tout de suite deviné la richesse. Patios andalous, fontaines et balcons sculptés, maisons irrégulières et colorées, rues pavées. Monastères, lycées centenaires, librairies pleines d'Histoire. Un centre intellectuel, une capitale culturelle de l'empire sur lequel le soleil ne se couche jamais.

L'art métisse, les concerts traditionnels, le théâtre pour la mémoire. La sauvegarde d'un patrimoine architectural inégalé. Bernardo et sa boutique de design andin. La ville a parfois des accents conservateurs mais Cuenca a su traverser les âges, la culture cuencana sait entretenir sa propre mémoire et l'adapter à la modernité.

La Tomebamba du Tawantin-suyu existe toujours, animée par la pensée andine de toujours, celle d'une harmonie complète entre l'homme avec la nature. Tomebamba capitale du Tawantin-suyu, Santa Ana de los Cuatro Ríos capitale de l'imperio, Cuenca aujourd'hui naturellement Patrimoine mondial de l'Humanité.

jeudi 19 juillet 2007

dale patria

Les choses bougent ici en ce moment. Ses détracteurs reprochent à Rafael Correa, président depuis plus de six mois, d'agir comme s'il était toujours en campagne, mais je crois que dans un pays où l'on a eu huit présidents en dix ans, beaucoup virés pour immobilisme ou incompétence - au choix -, on peut difficilement reprocher à un jeune président de vouloir tout chambouler.
Je ne suis pas Correa-lâtre, loin de moi tout sentiment d'enthousiasme béat dans un pays où les illusions ont été tant de fois cyniquement balayées, mais jusqu'à présent le contexte paraît réellement différent. Les discours, le vocabulaire, les soutiens à Correa, l'Equateur vit depuis quelques mois dans une ère différente, et j'espère que cela va durer.
Le profil du président, et de son équipe, est une solide garantie - ils viennent pour beaucoup d'entre eux du milieu universitaire, ce sont des "gens sérieux", qualifiés, ayant une vraie vision des choses (une fois n'est pas coutume...), à l'image de Alberto Acosta, économiste de renom. Plus largement, le mouvement de Correa est composé d'un panel large et de qualité, d'Equatoriens représentant toute la diversité et la complexité de leur pays : Tania Hermina, réalisatrice de films engagés et 100% équatoriens, des représentants des communautés indigenas, des coopératives paysannes, des prêtres proches de la théologie de la Libération... un mouvement composé des éminences grises les plus diverses du pays, une vraie mobilisation de militants lassés de voir leur pays jodido. L'espoir est là. A voir si tout cela se concrétise.
Etape cruciale de ce mouvement : la convocation de l'assemblée constituante approuvée par plus de 80% des citoyens équatoriens, et qui donc se réunir à l'automne, pour rédiger peut-être la vingtième constitution du pays, on espère que ce sera la bonne. Celle qui fera de la République équatorienne une vraie démocratie, stable, autonome et responsabilisée, qui survit aux assauts corporatistes des mêmes partis de toujours. Le débat est riche - on parle par exemple de reconnaissance de la présomption d'innocence, thème particulièrement important au vu des conditions proposées au justiciable ici - et anim, par tous les secteurs de la société équatorienne, dans un esprit de respect de la parole citoyenne.
Dale patria, allez la patrie, dit le slogan. Les Equatoriens vivent un moment essentiel de leur démocratie, j'espère qu'ils comprendront l'intérêt de transformer l'essai lors des élections qui vont permettre de désigner les membres de cette assemblée constituante, en optant pour le sérieux et le renouvellement des générations. Au président aussi d'avoir le courage politique de poursuivre dans cette voie, malgré les barages qui seront levés devant lui, dans cette société qui est restée à bien des égards, je l'ai déjà dit, une société coloniale, verrouillée, injuste et instable.

vendredi 6 juillet 2007

Suco

Nous quittons Cuenca sous un ciel radieux, le bus avance au milieu de cette immense étendue vallonnée, verte, parsemée d'eucalyptus et de modestes maisons blanchies à la chaux, au balcon sculpté, de bois foncé. Nous sommes sur la route de Machala, l'une des principales villes de la côte, le visage des montagnes andines évolue donc tout doucement, plus chaud, fertile - les eucalyptus cèdent la place aux bananiers, aux palmiers - à l'horizon d'autres reliefs cette fois-ci complètement arides confirment la diversité, la complexité du milieu andin.

Ensuite, étape à Santa Isabel, l'un de ces multiples villages situés près de la grand-route et qui servent donc d'étape obligatoire, de lieu de vente et d'approvisionnement à toutes les communautés se trouvant à 40 km à la ronde, de point d'échange du bout du monde avant de pénétrer réellement dans la montagne, vers des communautés dont on ignorerait presque l'existence. Le chemin est irrégulier, le bus peine à monter, ce qui laisse le temps d'admirer ce que laissent entrevoir les immenses précipices, quand ils ne sont pas bordés de bananiers et de cannes à sucre : des montagnes, des pics, à perte de vue, d'un vert profond et serein, de larges vallées, à l'inverse du massif alpin par exemple, qui laissent venir la lumière et donnent une certaine sensation de vertige face à l'immensité, à la démesure, de cet espace andin. A certains endroits nous sommes au-dessus des nuages.

Nous parvenons finalement à Saramaloma, petite communauté d'une quarantaine d'âmes, accrochée à la montagne. Inés, Yolanda, Rosario, nous accueillent très chaleureusement mais nous sentons en même temps la distance - vertigineuse sous certains aspects - qui nous sépare, nous, étudiants français en quête d'aventure dans un monde que l'on considère comme le nôtre, et eux, petits paysans qui sont nés ici, et vont mourir ici.

Difficile, de leur faire accepter un plan de production pour qu'ils satisfassent, le plus simplement du monde, aux demandes de leurs fournisseurs et de leurs acheteurs de poulets. Nous sommes trop rationnels, eux vivent autrement, mais on ne peut les aider qu'en les encourageant à s'adapter, par eux-mêmes, à certaines réalités. Le principal défi de la mission.

A l'intérieur de la choza en terre séchée, à savourer les humitas - purée de maïs sucrée et cuite dans la feuille-, du choclo - maïs que l'on mange directement sur l'épi -, entre le foyer dont la fumée envahit toute la pièce et le rincon réservé aux cuyes - cochons d'Inde - dont on se régale également, la distance est vertigineuse. - D'où je viens ? Je viens de France. Légère moue, marquée d'indifférence. Peu importe, pour eux je suis un suco - un blond -, un nouveau suco, parmi bien d'autres, et Suco je resterai.

vendredi 29 juin 2007

llegada

Nous repassons en-dessous des nuages, la pleine-lune éclaire froidement le relief cassé et extrême des Andes équatoriennes, "this is Eeeeeeecuadooooorrrr" s'exclame le gamin assis derrière moi, fils d'émigré aux Etats-Unis partant à la découverte de ses racines. C'est comme si le paysage circulait sous nos pieds, les montagnes laissent la place aux premières lumières de Quito, Quito la sublime, Quito la millénaire, Quito l'éternelle.
La ville dévoile peu à peu son étendue ; coincée au fond d'une ou deux vallées, elle s'allonge donc sur des kilomètres. Les trois quarts de la ville sont maintenant des édifices modernes, on voit néanmoins d'en haut que Quito reste éternellement la ville des Quitu Caras puis d'Atahuallpa, une ville andine, aux formes abruptes, à l'emplacement unique et mystérieux, à l'atmosphère millénaire. Elle se dessine devant nous, sereine et droite, les lignes infinies des rues ressortent comme de la braise, Guayasamín avait su si bien les représenter.
Puis c'est l'heure de l'arrivée à la maison. D'abord une traversée folle et insouciante - à l'équatorienne - du Quito moderne, ses grandes avenues rectilignes, ses KFC et le barrio Gringolandia, avec la Fiat Uno au pot percé de Luis. Ensuite, on passe de l'autre côté de la montagne qui constitue le rempart est de la ville pour entrer dans le Guápulo, l'un des plus beaux quartiers de Quito la millénaire. Le Guápulo, accroché au flanc de la montagne, avec ses rues verticales, tordues et pavées, ses baraques en brique ou en chaux, couvertes de tuiles romaines, irrégulières et multicolores, et, au fond, l'église et le couvent franciscain, merveilles d'architecture baroque. J'ai passé deux jours dans ce quartier en-dehors du temps, à quinze minutes du centre de Quito mais au milieu des eucalyptus, des arbres à granadillas et à tomates de árbol. Le temps s'est bien arrêté au Guápulo, avec ses maisons centenaires, ses voisins qui se connaissent tous, vivent comme dans un petit village, organisent des matchs de foot "AC Milan vs. Guápulo"... Au Guápulo, les enfants jouent dans la rue jusqu'à plus de 22 heures, loin des dangers et de la violence du centre-ville.
Pour rejoindre ce dernier, il suffit de prendre la avenida de los conquistadores, par où arrivèrent les Espagnols lors de la Conquista. Quito l'éternelle...