samedi 15 décembre 2007
mercredi 12 décembre 2007
la pachamama
Sur l'altiplano andin, on dit mama pour la Vierge et mama pour la terre et le temps.
La terre s'énerve, la Pachamama, si quelqu'un boit sans la convier. Quand elle a très soif, elle casse le vase et répand son contenu.
On lui offre le placenta du nouveau-né, en l'enterrant parmi les fleurs, pour que vive l'enfant ; et pour que vive l'amour, les amoureux enterrent deux mèches de cheveux nouées.
La déesse terre recueille dans ses bras ceux qui sont fatigués et ceux qui sont cassés, qui ont poussé d'elle, et elle s'ouvre pour leur donner refuge à la fin du voyage. Depuis sous-terre, les morts la fleurissent.
Eduardo Galeano
In Memoria del fuego
Las caras y las máscaras
vendredi 30 novembre 2007
¿bienvenido?
L'accueil en Equateur, comme on se l'imagine de nombreux peuples latino-américains. Souriant, chaleureux peuvent paraître de faibles mots, rien à voir - "vraiment, rien à voir" - avec "la froideur des Européens".
Et pourtant.
Rien à voir, nada que ver, c'est sûr, avec la morne atmosphère d'un métro parisien, avec les gestes distants d'un Scandinave. Ici, on dit qu'on vous sourit, on vous pose de nombreuses questions, on vous ouvre les bras. On vous offre à manger, premier et simple geste de ce que doit être accueillir quelqu'un. On rit tout de suite, puis viennent les questions indispensables. Couac. C'est quoi ta religion ? Et comment fais-tu pour quitter ta copine pendant aussi longtemps - aaah, tu n'as pas de copine - mais comment c'est possible ?
Un accueil forcé - il faut répondre à toutes ces questions, engloutir les plats qui s'accumulent, et supporter les haut-parleurs qui vous crachent du reggaeton à la gueule. Mais personne ne s'inquiète de savoir si tout va bien, on sourit, on gave, ça suffit.
Un accueil fermé aussi - pas question de refuser, même poliment, quoi que ce soit de la nourriture - injure suprême ! - même si l'on est au bord de l'éclatement, et pas question, pour eux, de goûter à un seul morceau d'un plat tellement peu pourvu en piment ou en sucre qu'ils en vomiraient.
Un bon accueil certes, mais pas le plus subtil et certainement pas le meilleur du monde, comme le ferait croire le chauvinisme de certains. Tout cela manque un peu de respect, d'ouverture, et de réciprocité.
samedi 17 novembre 2007
un mundo para julius
C'est une grande famille, connue de toute la ville, crainte, admirée et détestée. Ce qui est sûr, c'est qu'elle ne laisse personne indifférent. Tout le monde aime en parler. L'une de ces familles qui aiment à se faire passer pour des descendants directs des Espagnols - non, pas de métissage, pas d'indiens, de cholos, de plèbe. Mais celle-ci a vraiment quelque chose de plus, elle va plus loin dans tout, dans l'exubérance, l'excès, la violence. Un autre monde, un monde sans valeurs, des désaxés. Mais tout le monde les admire et ça leur plaît.
L'histoire commence il y a bientôt cent ans, avec la création de multiples entreprises et une participation remarquable au décollage économique de la ville. Rien à voir avec la dégénérescence d'aujourd'hui.
Aujourd'hui, c'est un oncle un peu taré qui s'est lancé dans la collection d'oeuvres d'art. On dit qu'il en a plus de neuf mille. Du monde entier. Chaque mois il feuillette le catalogue de chez Christie's, et choisit comme ça, sur catalogue, en marquant les pages, les trésors qui complèteront son fourbis. Et il négocie, il marchande, il s'énerve - il achète en gros.
Ce sont des enfants qui s'amusent, comme tous les enfants, avec les choses qui les entourent. Au ballon dans le salon - et un Guayasamín crevé, entre deux Dalí. A arroser l'ancienne Vice-présidente de la République, conviée naturellement à certains festins de famille. A écrire leur nom au marqueur sur les sièges en cuir de la voiture du dimanche de papa, la rouge italienne. Chaque passage important de leur enfance est célébré comme il se doit - c'est important pour leur équilibre ; alors on assure, on marque le coup, on va à Paris pour choisir les décorations de table du repas de communion.
Sur les pages en papier glacé des revues de la ville, sur les pages couleur des journaux, tout le monde aime à commenter les beaux sourires qui ressortent de chaque réunion familiale - la communion, les fiançailles, la célébration pour le nouveau dentier de mémé... Une famille qui ferait rêver les jeunes filles mais on connaît aussi l'autre face de la pièce, les déchirements familiaux, les adultères, la cocaïne soigneusement gardée dans le bureau de papa, la violence. Les sourires blanchis des pages en papier glacé dissimulent mal ce monde sans valeurs, où on achète un Dalí comme à La Redoute. Une autre image de la même famille est ce Hummer blindé, gardes armés aux deux portières avant, que sort le fils quand il doit faire une course en centre-ville. L'année dernière on a tué une mère de famille en voiture et un adversaire, descendu devant la discothèque - on n'est pas à cela près.
Lisez Un mundo para Julius, du Péruvien Alfredo Bryce Echenique. Ce tableau d'une famille de l'oligarchie péruvienne est à peine une caricature ; il existe ce monde sans valeurs, et particulièrement ici, dans des sociétés aux inégalités vertigineuses, un monde sans demi-mesure, où de la même façon, en bas de l'échelle, on tue pour une paire de chaussures.
mardi 6 novembre 2007
Babilonia
Une journée à Guayaquil, pour aller revisiter ces lieux où j'ai étudié, travaillé, vécu. Une journée sous un soleil de plomb, comme pour rendre encore plus pesante l'atmosphère de cette sin city.
Nous traversons la ville en camionette. Le quartier de la Kennedy d'abord, au milieu des malls et des Sports Planet, sur une autoroute urbaine où fourmillent les 4x4 Chevrolet, GMC et Hummer. Les collines de Mapasingue se rapprochent, avec leur mosaïque colorée de maisons de bric et de broc. Quelques usines, quelques bodegas, la route jonchée de cahots - nous sommes dans la Perimetral.
La Perimetral : des bidonvilles qui se fondent dans l'horizon, des collines grillées par le soleil et des fossés remplis de déchets, de produits chimiques et d'excréments. Des cadavres aussi : "no botar cadaveres" - ne pas jeter des cadavres - dit le panneau au bord de la route. La Perimetral, surnommée Perimortal, avec des rues sales et colorées, les hordes de chiens errants, les motels, les cadavres, et les enfants qui jouent sur la place. Sur les murs, dominent les affiches électorales de Noboa et Bucaram, avec sa moustache type chef du NSDAP.
La camionette se fraye un chemin dans le capharnaüm, on finit par parvenir au nouveau site de Hogar de Cristo, en train de construire un Centre de développement intégral, ici, dans ce quartier. Le terrain paraît encore vague, mais au centre se dresse fièrement le premier édifice, futur centre de formation professionnelle et université. Devant l'édifice, les tentes blanches, les chaises recouvertes de tissu ivoire, les immenses bouquets de fleurs. Tout est prêt pour l'inauguration. De longues minutes d'attente en pleine chaleur puis, accompagné par une centaine d'enfants de ces quartiers, JNS, le maire, avance entre sentiment de triomphe et modestie grossièrement feintée. Quelques discours, la remise des clés de la 140.000ème maison construite par Hogar de Cristo par la directrice d'une autre ONG, en tailleur blanc, avec des lunettes Dolce e Gabbana, qui s'avance avec peine - en escarpins - vers la bénéficiaire de la maison. Puis vient le discours de caudillo de JNS. Court, il veut faire en toute simplicité, on est entre nous. "Vous voulez un million de dollars ? Je vais vous donner un million de dollars" - ils sont là, pour nous, merci Jaime.
Le soir, j'ai quitté la Perimortal pour le quartier de la Puntilla, au nord de la ville, celui-ci surnommé "Pelucon landia" par le Président pour railler les fils à papa qui s'enferment dans ces résidences dorées et bouclées. A la UEES ce soir, c'est cérémonie de remise des diplômes, pour les étudiants de la faculté d'économie. Pour l'occasion, les garçons se sont faits confectionner un costume au top de la classe, et les filles ont passé la journée au spa. Au milieu de ce décor plastique se déroule en grande pompe la cérémonie. Des brushings, de grands sourires aux dents bien blanches, de la musique d'ambiance, ils viennent un par un recevoir ce diplôme obtenu après avoir payé les milliers de dollars de la scolarité plus qu'avoir étudié. Pas de fausses notes à cette cérémonie-là - ils n'ont pas diffusé un titre de techno-cumbia à la place de l'hymne national comme à l'inauguration du matin.
Guayaquil city.
jeudi 18 octobre 2007
vendredi 12 octobre 2007
Desinformación
Dimanche 30 septembre, les urnes ont parlé. L'Equateur a donné une très large majorité aux listes du Président Correa. Ce que l'on attendait de cette élection pour l'Assemblée constituante a bien eu lieu : le leadership de la gauche est pris par Alianza País, Correa n'en sort que renforcé, et la deuxième force du pays est PSP, le parti des deux guignols Gutiérrez. Petite surprise au passage : la chute, y compris sur la côte où d'habitude le populisme triomphe, du PRIAN - on espère la fin de l'autoproclamé "envoyé de Dieu", Alvaro Noboa.
Une majorité large mais pas écrasante. En lisant les interviews, en parlant avec les futurs asambleístas issus d'Alianza País, on comprend leur préoccupation, leur souci de ne pas faire de la future Constitution une Constitution "Alianza País". Ce sont des gens responsables, animés par une volonté forte de dialoguer et un réel esprit constructif, qui ont déjà entamé des discussions avec les autres partis.
On est donc loin des caricatures données par les partis d'opposition et savamment véhiculées par les journaux européens, en première ligne Le Monde, qui font état d'un triomphe du "candidat chaviste", pour le "socialisme du XXIème siècle", en Equateur. C'est faire preuve de peu de déontologie professionnelle, de peu d'honnêteté et d'un poil de paresse intellectuelle que de présenter les événements de la sorte.
Correa, copie de Chávez, c'est d'une part inexact, d'autre part limite insultant. Inexact, car Correa, il ne cesse de le répéter, n'a pas pour but de construire un "nouvel ordre", un Etat "socialiste du XXIème siècle", mais au contraire depuis son accession au pouvoir, il pose de façon très pragmatique les vraies questions, une par une, afin d'améliorer le quotidien de la majorité des Equatoriens. Négociation avec les banques pour faire baisser les taux d'intérêts et les frais bancaires, réappropriation progressive par l'Etat des ressources pétrolières, application réelle de la gratuité de l'enseignement, fermeture de la base nord-américaine de Manta, etc - je ne vois rien de "socialisme du XXIème siècle" là-dedans, juste une reprise en main progressive, légitime et mesurée du rôle de l'Etat, qui avait laissé passer tant de choses jusqu'à présent, le temps que le pays aille mieux. Rien de révolutionnaire, et les partisans de Correa ne cessent de le dire : il s'agit "simplement", notamment à l'occasion de la rédaction de la nouvelle Constitution, de garantir l'exercice de certains droits pourtant si simples tels qu'un droit réel à la propriété pour les petits producteurs ou encore la présomption d'innocence. La rhétorique n'est pas non plus celle des lendemains qui chantent : aider la majorité de petits producteurs à avoir un accès plus juste au marché, par des mesures d'"économie solidaire", ou, comme le dit Alberto Acosta, économiste reconnu et futur Président de l'Assemblée constituante, cadrer, dompter le marché, le mettre au service de la population, vers un modèle effectif d'"économie sociale de marché", disent d'autres. Niveau révolution à la Chávez, j'ai donc vu pire...
Limite insultant aussi, de la part de toute cette vieille garde corrompue et responsable du merdier ambiant, de traiter Correa, brillant économiste de 44 ans et sang neuf en politique, de pâle copie de Chávez.
Arrêtons donc la caricature. Rafael Correa et les nombreux militants des droits de l'Homme qui le suivent ne sont pas en train d'édifier un Etat sous le joug de l'impitoyable pieuvre Chávez. Si Correa est parfois un peu trop bavard effectivement, il n'a pas pour autant à recevoir de leçons de cette horde d'opposants, qui ont admis la semaine dernière qu'ils accepteraient la dissolution du Congrès si leur paye de députés est garantie dans les mois à venir...
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